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L’équipe du Film Aliker
Par : 2B, le lundi 24 novembre 2008. Dans : Interview

Stomy Bugsy (Aliker), Patrick Chamoiseau (le scénariste), Lucien Jean-Baptiste (Bissol) et Guy Deslauriers (le réalisateur) nous ont accordé une interview pour la sortie du film ALIKER... une véritable œuvre d’art que nous vous conseillons d’aller voir, car notre propre histoire est souvent assez méconnue.

Bonjour à toute l’équipe, la première question sera pour Stomy et Lucien. Pouvez-vous nous présenter vos personnages dans le film Aliker ?
Stomy Bugsy : J’ai la lourde et belle responsabilité d’incarner André Aliker, cet homme de vérité et de justice qui brave tout un système capitaliste, colonialiste et impérialiste. Il s’est sacrifié pour son peuple. Et ce film c’est le combat d’André Aliker, le combat d’un peuple et celui d’un réalisateur.
Lucien Jean-Baptiste : Moi je suis Léopold Bissol, le 1er député communiste martiniquais, et l’effet « Aliker » par son charisme et sa volonté ont joué sur Léopold, car de simple ébéniste il a continué le travail d’Aliker.



Comment vous êtes-vous préparés pour entrer dans la peau de personnages historiques ?
Stomy Bugsy : En fait j’avais tous les éléments pour pouvoir explorer la vie d’André Aliker, et le laisser m’habiter. Mais ce n’est pas comme une fiction, il y a des faits historiques, des preuves, des documents, des procès verbaux… c’est vraiment quelqu’un qui a existé. Toute sa famille est présente en Martinique. Il fallait donc se préparer pour faire quelque chose d’honorable et de digne pour rendre hommage à cet homme.
Lucien Jean-Baptiste : Le premier travail c’est de lire le scénario, ensuite j’ai écouté ce que voulaient exactement le scénariste et le réalisateur. Ensuite j’ai suivi le feeling qui avait entre le personnage et moi. Mais il faut mettre un peu de son histoire personnelle pour approcher la vérité du personnage. Le personnage se construit jour après jour, couche par couche…



Pourquoi avoir choisi le personnage d’André Aliker, plutôt qu’un autre personnage historique antillais ?
Guy Deslauriers : André Aliker est un beau personnage, en terme cinématographique il porte une histoire qui parle à tous. Ce qui est très intéressant avec André Aliker, c’est la période à laquelle il a vécu, on est dans les années 30 à la fin des plantations et au début de l’urbanisation, il y a donc un monde en pleine construction. Et nous sommes dans un monde colonial terrible et répressif. Cette situation révolte un homme (André Aliker) en tant que militant communiste et aussi en tant que journaliste car il est le gérant du journal « Justice ». Par le biais de son journal il dénonce ce système d’oppression et une affaire de corruption qui va secouer tout une île. Le combat de cet homme m’a beaucoup touché et l’envie de le porter au cinéma en résultait !



Comment se passe l’écriture d’un tel film ?
Patrick Chamoiseau : Dans un premier temps, il faut savoir tout ce qui s’est passé. Il faut donc avoir les bases historiques, des faits, on fonctionne comme un historien. Mais l’historien ne peut qu’interpréter des documents, il ne peut pas aller au-delà des faits dont il dispose. Alors que l’écrivain, une fois le travail d’historien réalisé, peut avancer. Je savais qui était André Aliker, qu’il était un petit bourgeois de Fort de France, qu’il avait un magasin de fruits et légumes, qu’il avait fait la guerre, qu’il était au parti communiste… etc… A partir de là, il fallait aller plus loin que l’historien, c’est-à-dire entrer dans la tête d’Aliker et de chaques personnages. Essayer de comprendre l’époque aussi, pour savoir ce qui pouvait motiver Aliker à aller jusqu’au bout. Une fois qu’on a tous ces éléments on peut faire marcher son imagination. Mais il faut bien faire comprendre au gens que ce n’est pas un documentaire de fiction, c’est un vrai film à partir de faits réels.



Quel a été votre sentiment lorsque vous avez vu le film pour la 1ère fois ?
Stomy Bugsy : En tant qu’homme, qu’être humain et en tant qu’acteur, j’ai été bouleversé. Etant donné que je suis très sensible à la condition des noirs dans le monde et de chaque homme qui souffre, l’histoire d’André Aliker m’a beaucoup touché. Je suis créole du Cap Vert, et c’est quasiment le même parcours que les Antilles. Pour ce film, je me suis beaucoup investi et des fois vous ne voyez même pas la moitié de ce que vous avez donné à l’écran… il faut avouer que Guy Deslauriers à fait un travail extraordinaire… Je suis très fier du film !
Lucien Jean-Baptiste : Très rapidement en regardant le film, je me suis trouvé plongé dans quelque chose. Je n’étais plus du tout dans un film mais dans une histoire, j’étais complètement séduit et c’était une émotion très très forte. J’avais l’impression de voir le film les yeux fermés comme l’impression de l’avoir rêvé. Et quand les lumières sont revenus à la fin, j’avais comme un sentiment d’injustice pour Aliker mais aussi pour le peuple antillais. C’est la 1ère fois aussi que je vais le dire dans une interview, mais à un moment ce film a été bloqué, il y a eu un problème de moyen et au même titre qu’Aliker, Guy Deslauriers a demandé au peuple martiniquais un soutien… et quand je vois le résultat final je ne peux être que fier d’avoir participé à ce projet.



Le film est quand même assez engagé… vous n’avez pas eu peur de vous mettre une certaine population à dos ?
Patrick Chamoiseau : L’art est au service de rien… un art engagé risque de déserter l’art. C’est-à-dire que si tu dis que je vais écrire un poème pour dénoncer la drogue par exemple, je crois que tu sors de ce qu’est l’art. L’art c’est la liberté totale, c’est l’exploration de l’existence, c’est la connaissance du phénomène humain, c’est la connaissance des grandes lignes de force dans une société et c’est cela qui est important. Par rapport au film quand on aura oublié tout le contexte années 30 et autres, ce qui va rester c’est une meilleure compréhension de ce qui fait un héro, de ce qui fait le courage, de ce qui fait la détermination dune grande âme. On comprend mieux alors pourquoi un être humain résiste aux pressions, aux bassesses et à la déchéance. Ce n’est pas vraiment de l’engagement mais plutôt un art conscient. Mais si tu veux vraiment dénoncer quelque chose mieux vaut faire des tracts, t’engager en politique et aller voter… Par ce film et par l’art en général, on apporte de la connaissance. Un art qui n’apporte pas de la connaissance sur le phénomène humain est immoral !



Dans le film, il est beaucoup question de politique et de la fierté d’être noir. Quel est votre sentiment quand on sait que le nouveau président des Etat-Unis est Barack Obama ?
Stomy Bugsy : Avant qu’il soit noir, c’est quelqu’un de charismatique et d’intelligent. Quand tu vois le parcours du peuple noir, tu te dis que c’est déjà une belle victoire… Ce qui est important c’est la vérité et la justice et tôt au tard la vérité éclate. Quand tu crois en ton combat et que tu sais que c’est juste, le sacrifice en vaut la peine… tout simplement. Symboliquement c’est extraordinaire, mais tout seul il ne pourra pas tout faire, ce n’est pas le messie.
Lucien Jean-Baptiste : Le problème c’est que c’est un tel débat, je répondrai sur un aspect des choses, l’aspect personnel. J’étais très heureux de son élection, au même titre que lorsque je vois Thuram mettre un but en demi final… il y a une réaction épidermique très primaire ! Le peuple noir a tellement souffert et été mis au bas de l’échelle, alors quand tu vois un seul réussir, c’est tout un peuple qui réussi. Ensuite il y a un grand débat à avoir mais ce n’est pas le moment et le lieu.



Les jeunes sont très fans des blockbusters américains, comment faire pour qu’ils s’intéressent plus aux films locaux et à leur histoire ?
Lucien Jean-Baptiste : Ils sont « victimes » en fait, le travail se fera d’abord par les professeurs, les parents, les institutions… ce n’est pas le jeune en lui-même, car à son âge il est « chien-fou ». Entre un vert d’eau et un coca, le jeune il veut le coca, mais s’il n’y a personne pour lui dire que c’est bon le coca mais qu’il y a trop de sucre et qu’il faut s’en méfier… En fait le débat il n’est pas vraiment sur les jeunes mais plutôt tout la structure qu’il y a autour des jeunes pour les inciter à voir des films racontant leur histoire. Je ne dis pas qu’il faut arrêter de regarder les blockbusters américains, au contraire… D’ailleurs je parlais avec Patrick Chamoiseau dernièrement de jeux vidéo et il me disait qu’on pouvait aussi utiliser les jeux vidéos pour greffer des messages historiques car ce sont des support vers lesquels les jeunes vont… donc c’est surtout une question d’éducation.

Que retiendrez-vous du film ?
Stomy Bugsy : Sur un plan personnel, ça conforte mes croyances, mes actions et mes premières chansons avec mon 1er groupe de rap le Minister Amer. Le film Aliker m’a rendu plus solide et m’a donné plus de force. Ça me donne plus d’espoir pour l’avenir et celui de nos enfants. Les chaînes que l’on n’a plus aux pieds c’est grâce à des gens comme Aliker et il faut leur rendre hommage par le cinéma, la littérature et l’art.
Lucien Jean-Baptiste : Les fers que nous n’avons plus aux pieds nous les avons encore dans la tête… la lutte n’est pas finie ! Mais je retiens beaucoup d’espoir de ce film.



Stomy, on t’a d’abord connu comme chanteur, maintenant on te voit de plus en plus au cinéma, est-ce pour toi un meilleur moyen pour faire passer des messages ?
C’est clair, si je veux faire écouter à ma grand-mère des musique de rap, des sons hardcores et barbares avec de gros riddims, elle ne va pas être sensible à ça… alors que le cinéma c’est ouvert à tous, et au son tu associes l’image. Mais ce qui m’attire vraiment c’est le métier d’acteur qui te permet de te connaître encore mieux. Ça te permet de partager des choses que tu ne peux pas vivre dans ton quotidien. Si en plus on peut envoyer des messages et faire des gens réfléchir sur eux-mêmes et ce qu’ils ont envie d’être… c’est fantastique !



Lucien, en février prochain tu seras à l’affiche de « Ma première étoile », est ce que tu peux nous en dire plus sur ce prochain long métrage ?
Comment tu sais ça ? Tu es un descendant d’Aliker ?... Je ne veux pas trop embrouiller les gens… Pas trop de noirs, trop vite au cinéma… (Rire général). Non, c’est l’histoire d’un père de famille antillais qui amène sa famille à la neige, mais il faut comprendre que le « Mont Blanc », c’est le « Monde Blanc ». On va dire ça comme ça… mais on ne va pas dire plus pour l’instant.



Qu’est-ce que tu voudrais dire aux jeunes et aux moins jeunes pour les inciter à aller voir Aliker ?
Guy Deslauriers : C’est avant tout une histoire très forte. Belle et tragique à la fois, c’est une aventure humaine. On peut tout à fait imaginer cette histoire se déroulant aujourd’hui, elle n’est pas figée aux années 30. C’est un vrai combat et une histoire moderne, il ne faut pas que les gens aient peur d’aller voir ce film car ce film leur appartient maintenant. C’est aussi une histoire valable pour tous, et en terme d’image il faut garder cette force qu’Aliker peut transmettre aux spectateurs qui iront voir le film, en terme de valeur et de courage aussi, dans une société qui se cherche encore. Il y a dans ce personnage d’Aliker une référence tout à fait extraordinaire… C’est tout simplement une belle histoire.



Guy Deslauriers - Lucien Jean-Baptiste - Stomy Bugsy - Patrick Chamoiseau



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